27

Griselda et Dennis n’étaient pas encore rentrés. J’aurais pu en raccompagnant miss Marple jusque chez elle, les prendre pour revenir au presbytère avec eux, mais nous avions été si absorbés par notre affaire que nous avions oublié le monde entier autour de nous.

J’étais planté dans l’entrée, à me demander si je retournerais les chercher ou non, quand un coup de sonnette retentit à la porte. J’y allai.

Je trouvai une lettre dans notre boîte aux lettres et pensai que c’était le porteur qui avait sonné.

C’est alors qu’il y eut un deuxième coup de sonnette ; je fourrai la lettre dans ma poche et ouvris la porte.

C’était le colonel Melchett.

— Bonsoir, Clement, dit-il, je reviens de la ville en voiture, et j’ai eu l’idée de passer boire un verre chez vous.

— Vous avez bien fait, allons dans mon bureau, répondis-je en le précédant.

Il enleva son manteau de cuir et je me mis en quête de deux verres ainsi que de whisky et de soda. Debout devant la cheminée, jambes écartées, Melchett caressait machinalement sa petite moustache bien taillée.

— J’en ai de belles à vous apprendre, Clement ! Vous n’allez pas le croire, mais laissons cela pour le moment. Et ici, du nouveau ? Ces dames sont toujours sur la brèche ?

— Elles font ce qu’elles peuvent. L’une d’elles a même trouvé la solution.

— C’est cette chère miss Marple, je parie ?

— Vous avez deviné.

— Ça croit toujours tout savoir, dit-il en sirotant son whisky-soda d’un air gourmand.

— Ma question vous paraîtra peut-être inutile, mais a-t-on interrogé le commis du poissonnier ? Il a peut-être vu le meurtrier sortir par la porte du presbytère.

— Vous pensez bien que Flem l’a interrogé, mais le garçon déclare n’avoir vu personne. D’ailleurs, cela ne m’étonne pas ; le meurtrier s’est bien gardé d’attirer l’attention et ce ne sont pas les cachettes qui manquent dans les parages ; il aura attendu le moment propice pour s’esquiver pendant que le commis du poissonnier était au presbytère, chez Haydock ou chez Mrs Price Ridley.

— Vous avez raison.

— En revanche, si ce gredin d’Archer est dans le coup, et si le jeune Fred Jackson l’a vu rôder dans le coin, je serais surpris qu’il le dénonce, car ils sont cousins.

— Vous croyez sérieusement qu’Archer… ?

— Vous savez bien que le vieux Protheroe s’était acharné contre lui, et l’autre devait lui garder un chien de sa chienne. Le colonel n’était pas connu pour sa magnanimité.

— Il était inflexible, au contraire.

— Moi, je suis d’avis de vivre et de laisser vivre. Nul n’est censé ignorer la loi, je le sais bien, mais on ne fait de mal à personne si on laisse à un homme le bénéfice du doute, ce que Protheroe n’aurait jamais fait.

— Et il en était fier. Au fait, qu’avez-vous appris de nouveau ? demandai-je après un silence.

— Quelque chose d’incroyable ! Le fameux message inachevé de Protheroe…

— Oui ?

— Il a été examiné par un expert qui devait établir si oui ou non la mention de 18 h 20 avait été rajoutée par une main étrangère. L’expert disposait bien sûr de spécimens de l’écriture de Protheroe, eh bien, figurez-vous que ce message n’a jamais été écrit par le colonel !

— On aurait donc imité son écriture ?

— Oui. La mention de 18 h 20 aurait peut-être été écrite par une autre personne, mais rien n’est sûr ; l’en-tête est d’une encre différente mais la lettre est un faux. Protheroe ne l’a jamais écrite.

— Les experts sont formels ?

— Autant qu’ils peuvent l’être ! Vous les connaissez, hein ? Mais c’est suffisant…

— Incroyable ! m’exclamai-je, quand soudain un souvenir m’assaillit.

Mrs Protheroe ne m’avait-elle pas dit que ce n’était pas l’écriture de son mari ? Je n’y avais pas prêté attention sur le moment. J’en fis part à Melchett, qui s’étonna.

— J’ai pensé que c’était une de ces idioties que disent parfois les femmes, expliquai-je. Pour moi, il n’y avait aucun doute, c’était le colonel Protheroe qui avait rédigé ce message. (Nous échangeâmes un coup d’œil.) C’est curieux, ajoutai-je encore, pensif. Miss Marple me disait justement ce soir que c’était un faux.

— Sacrée bonne femme ! À croire que c’est elle qui a commis le crime !

La sonnerie du téléphone nous interrompit et son insistance me parut revêtir une signification sinistre.

J’allai décrocher.

— Ici le presbytère. Qui est à l’appareil ?

Une voix aiguë, proche de l’hystérie, me parvint.

— J’ai quelque chose à avouer ! Mon Dieu, j’ai quelque chose à avouer ! entendis-je.

— Allô ? Allô ? répétai-je. Nous avons été coupés. Qui me demandait ?

L’opératrice me répondit d’une voix apathique qu’elle n’en savait rien et ajouta qu’elle était désolée de m’avoir dérangé. Je raccrochai et me tournai vers Melchett :

— Vous disiez que vous deviendriez fou si jamais un troisième larron s’avisait de s’accuser du meurtre ?

— Et alors ?

— Il y avait là quelqu’un qui voulait avouer, mais la communication a été coupée.

— Je vais leur dire deux mots, moi ! hurla Melchett en se ruant sur le téléphone.

— Vous aurez peut-être plus de succès que moi. Je vous laisse, je dois sortir ; je crois savoir qui a appelé.

 

L'affaire Prothero
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